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La Loi sur l'hymne national

J'interviens aujourd'hui pour participer au débat sur le projet de loi C-210, Loi modifiant la Loi sur l'hymne national.

Qui aurait cru que les paroles « in all thy sons command » provoqueraient autant de commentaires et un débat aussi vaste?

Examinons les points de vue qui ont été exprimés jusqu'ici dans cette enceinte dans le cadre du débat sur la proposition voulant que notre hymne national respecte le principe de l'égalité des sexes.

Dans le discours qu'elle a prononcé à titre de marraine du projet de loi, la sénatrice Nancy Ruth a parlé avec passion du respect de notre héritage culturel et de son évolution.

Le sénateur Wells nous a mis en garde contre la tentation d'« édulcorer », pour des motifs de rectitude politique, l'hymne que la plupart d'entre nous connaissent depuis l'enfance.

Le sénateur Munson a dit que, selon lui, le projet de loi vise le respect des droits et du rôle des femmes dans la société.

La sénatrice Omidvar a souligné que l'inclusion signifie accroître la visibilité de la diversité et que le langage constitue un pas important dans cette direction.

La sénatrice McCoy nous a exhortés, en tant que « conseil des anciens », à ne pas faire comme on a toujours fait.

Enfin, lors d'un discours des plus émouvants et mémorables, la sénatrice Cools nous a rappelé avec éloquence que notre hymne national est une oriflamme qui nous a été transmise et que nous devons continuer de transmettre. En fait, elle a soutenu qu'il ne nous appartient pas de modifier ou de récrire notre hymne national.

Je lui sais gré de nous avoir rappelé que notre hymne national est, comme elle l'a décrit, un « art sacré ». Je reviendrai dans quelques instants sur cette notion selon laquelle l'hymne est un art.

Honorables collègues, le débat jusqu'à maintenant montre clairement que l'idée de modifier notre hymne national, même légèrement, suscite une passion inhabituelle chez les sénateurs, qui étudient actuellement le projet de loi. C'est là l'enjeu, honorables collègues. À mon avis, l'apport de modifications à notre hymne national équivaudrait à une manipulation de l'histoire.

Même si l'auteur du projet de loi était animé des meilleures intentions, il faut reconnaître que notre hymne national est un instrument de notre histoire, qui nous donne un aperçu d'une époque révolue. Nous vivons dans un monde qui n'a pratiquement aucun respect pour l'histoire. Bien trop souvent de nos jours, on balaie du revers de la main l'importance historique d'une chose, sans égard au riche héritage de notre passé.

Voyez par exemple le changement de nom du parc de Vimy, à Montréal, pour celui de l'ancien premier ministre et chef du Parti Québécois, Jacques Parizeau. Cet acte de révision a balayé l'hommage rendu aux 3 500 soldats canadiens qui ont servi vaillamment et donné leur vie pour leur pays, sans parler des 7 000 soldats qui ont été blessés dans ce conflit. Qu'en est-il maintenant de cet hommage à la mémoire des fantassins volontaires, issus de tous les coins du Canada, qui ont combattu pour remporter la plus solide forteresse du front occidental?

Qu'en est-il de cet hommage commémorant l'un des moments déterminants de notre vie nationale? Peut-on s'étonner que plus de 80 p. 100 des élèves qui étudient l'histoire canadienne pour l'obtention de leur diplôme échouent au jeu-questionnaire sur les rudiments de l'histoire de l'Institut du Dominion? Ou que 78 p. 100 des Canadiens pensent qu'un apprentissage plus poussé de l'histoire du Canada contribuerait notablement à renforcer leur attachement pour le pays?

Churchill a déjà dit ceci :

Étudiez l'histoire, étudiez l'histoire. On y trouve tous les secrets de l'art de gouverner.

Si l'histoire contient réellement tous les secrets de l'art de gouverner, nous ne devrions pas repeindre les portraits du passé et masquer leur signification en les remplaçant par des images du présent.

Nous savons et nous acceptons que le Canada est une société inclusive et progressiste sur le plan social. Cependant, comme l'écrivain albertain Tom Henihan l'a précisé dans une chronique plus tôt cette année, le Canada :

[...] a besoin de symboles et de traditions qui s'inscrivent dans la durée et où il puise son identité. Sinon, le Canada aura l'air [...] d'un pays sans racines culturelles, qui se redéfinit constamment au gré des changements sociaux.

Honorables sénateurs, la marraine de ce projet de loi, la sénatrice Nancy Ruth, a elle-même dit que la version anglaise de l'Ô Canada n'est liée à aucun événement précis de notre histoire, qu'elle est le produit d'une jeune nation qui a tracé son chemin au fil du temps.

Voilà qui devrait suffire en soi à nous convaincre de ne pas faire ce changement.

Dans le cadre du débat actuel, il est important de souligner que les paroles composées en 1908 par Robert Stanley Weir n'ont rien de la poésie misogyne. Elles sont plutôt le reflet d'une société qui s'apprête à connaître une période de transition.

Rien ne nous permet de croire que les paroles font volontairement l'impasse sur un élément du paysage social canadien au début du XXe siècle.

L'égalité des hommes et des femmes est importante, et il faut mettre en valeur ses manifestations concrètes dans la société canadienne. Cependant, il est tout aussi valable de commémorer notre histoire.

Il doit y avoir d'autres moyens convenables d'affirmer cela sans pour autant réviser l'histoire.

Pour cette raison et pour les autres que j'ai présentées, je recommande que nous ne changions pas notre hymne national et que, en le laissant tel quel, nous le considérions comme un rappel du passé important de notre pays ainsi que de la ténacité à toute épreuve des Canadiens, qui ne cessent de grandir et prendre de la maturité pour former une nation forte de sa diversité et de sa vitalité.

Pour situer la question dans son contexte, je voudrais vous faire entendre les réflexions d'une autre personne, Emma Teitel, qui se spécialise dans les droits des femmes et les questions relatives à la communauté LGBT. Voici un extrait d'un article qu'elle écrivait en 2013 dans le magazine Maclean's :

Il est toutefois faux d'affirmer que le fondement de notre nation est une chanson que les jeunes marmonnent après la cloche du matin et avant les parties de hockey. Le véritable fondement de notre nation — la clé de notre identité —, c'est plutôt la Constitution et la Charte des droits et libertés, et elles protègent toutes les deux les droits des femmes et des minorités.

Elle met en garde ceux qui s'élèvent contre les paroles actuelles en disant :

Les paroles de l'hymne, écrites à une autre époque, ne reflètent pas la société dans laquelle elles sont chantées aujourd'hui, ce qui les rend moins mordantes qu'elles ont pu l'être autrefois. Elles ne sont ni blessantes ni offensantes.

Selon Mme Teitel, il est logique :

[...] d'honorer cette époque et d'entonner ces paroles tout en embrassant sans réserve l'égalité des sexes qui s'est imposée au pays depuis. Si les droits des femmes ou la laïcité de l'État étaient menacés — certains réclament que le gouvernement enlève le mot « Dieu » également —, il serait prudent de moderniser l'hymne national. Or, ce n'est pas le cas.

Lorsque notre culture rejette l'héroïsme machiste et la religion institutionnalisée, véhiculer ces choses dans des chants ou des rituels n'est plus dangereux ou offensant et devient pittoresque.

Ce n'est pas seulement pittoresque. C'est historique.

Bien que certains d'entre vous, j'en suis sûre, pourraient s'offusquer à cet égard ou ne pas considérer la chose comme pittoresque, l'argument de l'auteure est clair et juste : la Charte affirme les droits concernés et les protège.

Honorables sénateurs, n'oublions pas que, finalement, comme je l'ai mentionné en faisant référence à l'intervention de la sénatrice Cools, de la musique écrite il y a plus d'un siècle constitue une œuvre d'art — oui, même notre hymne national.

Sohrab Ahmari est un éditorialiste de Londres, dont un article a été publié il y a quelques semaines dans le Wall Street Journal sous le titre suivant : « Vous vous souvenez du temps où l'art était censé être beau? » Le journaliste offre un commentaire mordant sur la notion de beauté dans l'art et son apparente extinction. Il serait sage de réfléchir à son point de vue.

Il a écrit ceci :

Sur la scène artistique contemporaine, le mot « beauté » ne fait même pas partie du vocabulaire. La sincérité, la rigueur formelle, la cohésion, la recherche de la vérité, le sacré et le transcendant — tous ces idéaux autrefois jugés immuables ont été rejetés par le monde artistique pour faire place à son unique objet d'idolâtrie, son alpha et son oméga : la politique identitaire.

Bien sûr, l'identité a toujours été au cœur de la culture. Qui sommes-nous? Quelle est notre nature? Comme individus et comme groupes, de quelle façon nous distinguons-nous les uns des autres, des animaux, des dieux ou de Dieu?

Cela m'aide à en arriver à la conclusion que nous ne devrions pas toucher à l'art en prenant l'identité de genre comme prétexte. Nous ne devrions donc pas remanier notre hymne national.

Les sociétés libres ont besoin de l'art pour aspirer à des idéaux éternels tels que la vérité et la beauté, ce qui s'oppose aux aspects transcendants de la nature humaine. L'art nous permet de surmonter les divergences identitaires et de partager un grand patrimoine culturel. Si toute la culture est ramenée à l'échelle de l'identité et des griefs de groupe, la tyrannie n'est pas loin.

Honorables collègues, je peux dire, pour conclure, que nous sommes en 2016. Nos lois, notre société et ses communautés ont réussi, à force de travail, de persistance et de diligence et grâce au bon vieux compromis canadien, à devenir ouvertes, diverses et inclusives.

Quelques jours à peine après le jour du Souvenir, nous devons garder à l'esprit le fait qu'il nous a fallu payer pour cette ouverture, cette diversité et cette inclusivité de notre société.

Dans son discours, la sénatrice Cools nous a exhortés à :

[...] faire advenir le jour où le dernier homme ou la dernière personne tombera au champ de bataille. C'est le sens qu'a voulu donner le juge Weir aux paroles de l'Ô Canada : la quête éternelle de l'harmonie dans les affaires humaines, de la paix et la justice dans notre pays...

Je suis bien d'accord avec elle. Ne touchons pas aux éléments symboliques de notre passé historique sous prétexte de faire un commentaire politique sur la voie que nous voulons emprunter à l'avenir.

Tirons les leçons de notre histoire. Croissons à partir de notre passé et avançons ensemble à grands pas, comme hommes et comme femmes, en célébrant le chemin parcouru sans chercher à récrire l'histoire même qui nous a aidés à arriver là où nous sommes aujourd'hui. Je vous remercie.